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Jacques Bertin - Paroles / Lyrics


Ambassade du Chili

Trois bouquets

Passer l'hiver

À Besançon

Carnet

Ambassade du Chili

L'Ambassade est une bouche fermée désormais pour longtemps
On y a mis pour faire respecter les lois de l'hospitalité des gendarmes français
Toujours les mêmes pour faire circuler le cœur des gens
Cela sera un peu plus dur de vivre avec
Le souvenir de ce crime au coin de la rue et tout ce sang
Il y a eu un crime, on a tué un peuple, on fait circuler les passants
Je circule donc. La vie me pousse sans ménagements
Je m'en vais me construire avec le mortier des reculs, des renoncements
Une maison où je place chacun à sa place, mon enfant
Mes amis et cent mille générations de pauvres gens
Sur la toiture je mettrai cet arbuste fait de grands mots
La dignité ou la justice - Tout ça fait un peu théâtral.
Dessinateur prudent, je bâtis une maison pour dix mille ans
Dix mille ans de lutte contre dix mille ans de mensonges, je suis patient
Je me bats quelquefois le dos a mur avec le bonheur fou que je protège sous ma veste
Comme un message ou une bombe destinés à quelques clandestins
A cause de ce bonheur-là je dis que je suis invincible
A cause du fil qui dans les siècles se tend je ne faiblis jamais
A cause de ce bonheur je suis partout chez moi et je ne suis jamais
Déraisonnable. Tous ceux que je méprise sont nus. Je les soupèse. Je les dévisage
Craignez le regard qui écrit votre vrai nom sur vos visages
Comme une gifle cinglante ou comme une balafre. L'insolence
Est à la jeunesse du monde, à la passion
Je suis partout dans ma maison

Je n'oublie rien, jamais. Je ne faiblis jamais
J'écris, j'écris sur des papiers pour les saboteurs
Courez la nuit le long des voies, j'écris sur le bonheur
Et sur la joie. J'écris pour le Chili, pour le temps qui va
Qui ne donne sa force qu'à ceux qui ont un monde à gagner
J'écris à cause du feu dans ma tête et de la mort qu'il faut nier
J'écris à cause de
Tant d'amour et tant de douleur



À Besançon

Est-ce qu'on fait des vers avec l'actualité immédiate
Poète, est-ce ton rôle de témoigner pour le feu qui naît
Est-ce qu'on peut écrire des chansons sur ces femmes
Qui se sont mises en dimanche pendant huit mois parce qu'il fallait
Montrer qu'on était des gens respectables
Et que la grève ce n'est pas le laisser-aller mais la rigueur

Tu fais donc des vers avec la dignité des autres
Poète, depuis ta chambre parmi tes bouquins
Est-ce qu'il est digne de saluer la classe ouvrière
De loin quand peut-être tes vers elle n'y comprendra rien

Il va bien falloir s'y résoudre
L'étincelle ce n'est pas moi
Je vais de ville en ville
Je porte le feu je suis le sang
O jeunes femmes qui descendiez sur Besançon
Cette année-là vers le quinze août en portant comme un sacrifice
Vos clameurs car c'était le première fois et vous aviez un peu peur
Je reste au bord de vous, timide, n'osant rien faire
Est-ce qu'on peut faire des vers avec la gravité de vos gestes et votre honneur

Vous vous êtes mis debout. Soudain vous étiez devenus l'espoir du monde
L'espoir du monde, vous, petite dame coquette et sans histoires sans passion
Le premier jour l'un de vous a dit : la grève sera longue
C'est avec les pieds dans la neige que nous finirons
C'est donc facile de faire des vers sur le courage et sur la peur

On fait des vers avec l'espoir avec la vie
Avec les ongles qui s'accrochent au réel
Avec des mots qui m'ont été soufflés cet hiver
A Besançon parce que le vent souffle dans le dos du poète
Et le crible de mots qui ne lui appartiennent pas.
 

Trois bouquets

Trois bouquets de fleurs auprès du lit parmi les livres
La paix qui s'installe ici à cause de toi
Le premier bouquet pour l'enfant que nous ne ferons pas
Le second pour le chant des hommes dont nous sommes séparés
Le troisième parce que tu m'aimes, des œillets

Trois bouquets de fleurs auprès du lit parmi les livres
Un jour nous cesserons de fuir ô mon enfant
Un jour nous nous retrouverons, je te dirai : tu as vieilli
Sur une berge triste dans le limon tu es belle et transie
Compagnons, recouvrez notre amour de vos voix humaines
Manteau des révoltes, manteau de laine, celle que j'aime a froid



Passer l'hiver

J'aurai encore laissé passer l'hiver
Sans refaire la charpente mangée aux vers
Et ni enfin écrire cette lettre
Sur l'amour, sur le vide rongeant l'être

J'aurai aimé mal, très, toutes mes femmes
Mal entretenu tous mes feux et flammes
Je n'aurai pas vu le mot sous la porte
Mais j'aurai hurlé dans des sonos mortes

J'aurai mal parlé pour mes espérances
Dépensé tout le bien de mes parents
Dans toutes les danses perdu mon pas
Fait le coup de poing où il fallait pas

J'aurai convoqué les mots et les dieux
Sans retenir l'eau crevant le barrage
Ni les poissons d'or sautant dans tes yeux
Ni la silhouette avec son bagage

J'aurai attendu longtemps l'aube et l'homme
Puis je me serai endormi trop tôt
Quand j'étais peut-être l'aube et cet homme
J'ai froid dans mon manteau

La nuit se dévide et le soleil fond
Et j'aurai laissé courir sur son aire
Le beau bateau. Il est échoué sur les hauts-fonds
De tes yeux, ton silence, ton désert !

J'aurai laissé mon fils comme un voleur
Fuir par la porte étroite sous mon cœur
S'en alla chercher une balle au front
Mon petit combattant, ma ressemblance...

J'aurai toujours pris la vie de très haut
Et sans avoir pas trahi père et mère
J'aurai laissé par le carreau cassé entrer l'hiver
J'aurai laissé mourir de froid tous mes oiseaux



Carnet

Il y a beaucoup de morts dans le journal d'hier
Et beaucoup de misère mais partout
Beaucoup de gens qui restent indifférents
Le lendemain tout semble déjà moins grave

Je ne voudrais pas que tu vieillisses trop vite
Avant que nous ayons eu le temps de nous arrêter
Et de nous dire : nous sommes heureux
Que nous nous regardions encore une fois
Dans le miroir amoureux des sourires
Que je te trouve belle encore une fois
Je veux encore du temps pour offrir
Ton corps aux regards de passage
Gens de passage prenez cette femme
Possédez-la un jour elle ne sera plus rien
Montre-toi nue danse pour eux
Possédez-la qu'elle demeure
Et demeure l'empreinte de ses doigts dans le sol

Je sens maintenant que tout va un peu plus vite
Pourtant nous avons juste trente ans
Je m'arrête et je te regarde
Ai-je assez profité de toi ?
J'arrête le monde et je regarde
Car il est plus que temps aujourd'hui de vivre
Je cherche à écrire de plus en plus simplement
Je me préoccupe moins des rimes et des rythmes
Car il est plus que temps aujourd'hui de vivre
De repousser la porte que quelqu'un ferme sur nous inéluctablement

Dans le journal d'hier beaucoup de morts
Et puis partout beaucoup de gens indifférents
Nous sommes peu nombreux à veiller
Nous tenons la lampe allumée
Nous repoussons de toutes nos forces le sommeil
Et la lampe nous fait les yeux brillants

Nous tenons la lampe allumée
Nous ne vieillissons pas
 

Texte soumis aux Droits d'Auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif

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