| Ambassade
du Chili
L'Ambassade est une bouche
fermée désormais pour longtemps
On y a mis pour faire respecter
les lois de l'hospitalité des gendarmes français
Toujours les mêmes
pour faire circuler le cœur des gens
Cela sera un peu plus dur
de vivre avec
Le souvenir de ce crime
au coin de la rue et tout ce sang
Il y a eu un crime, on a
tué un peuple, on fait circuler les passants
Je circule donc. La vie
me pousse sans ménagements
Je m'en vais me construire
avec le mortier des reculs, des renoncements
Une maison où je
place chacun à sa place, mon enfant
Mes amis et cent mille générations
de pauvres gens
Sur la toiture je mettrai
cet arbuste fait de grands mots
La dignité ou la
justice - Tout ça fait un peu théâtral.
Dessinateur prudent, je
bâtis une maison pour dix mille ans
Dix mille ans de lutte contre
dix mille ans de mensonges, je suis patient
Je me bats quelquefois le
dos a mur avec le bonheur fou que je protège sous ma veste
Comme un message ou une
bombe destinés à quelques clandestins
A cause de ce bonheur-là
je dis que je suis invincible
A cause du fil qui dans
les siècles se tend je ne faiblis jamais
A cause de ce bonheur je
suis partout chez moi et je ne suis jamais
Déraisonnable. Tous
ceux que je méprise sont nus. Je les soupèse. Je les dévisage
Craignez le regard qui écrit
votre vrai nom sur vos visages
Comme une gifle cinglante
ou comme une balafre. L'insolence
Est à la jeunesse
du monde, à la passion
Je suis partout dans ma
maison
Je n'oublie rien, jamais.
Je ne faiblis jamais
J'écris, j'écris
sur des papiers pour les saboteurs
Courez la nuit le long des
voies, j'écris sur le bonheur
Et sur la joie. J'écris
pour le Chili, pour le temps qui va
Qui ne donne sa force qu'à
ceux qui ont un monde à gagner
J'écris à
cause du feu dans ma tête et de la mort qu'il faut nier
J'écris à
cause de
Tant d'amour et tant de
douleur
À Besançon
Est-ce qu'on fait des vers
avec l'actualité immédiate
Poète, est-ce ton
rôle de témoigner pour le feu qui naît
Est-ce qu'on peut écrire
des chansons sur ces femmes
Qui se sont mises en dimanche
pendant huit mois parce qu'il fallait
Montrer qu'on était
des gens respectables
Et que la grève ce
n'est pas le laisser-aller mais la rigueur
Tu fais donc des vers avec
la dignité des autres
Poète, depuis ta
chambre parmi tes bouquins
Est-ce qu'il est digne de
saluer la classe ouvrière
De loin quand peut-être
tes vers elle n'y comprendra rien
Il va bien falloir s'y résoudre
L'étincelle ce n'est
pas moi
Je vais de ville en ville
Je porte le feu je suis
le sang
O jeunes femmes qui descendiez
sur Besançon
Cette année-là
vers le quinze août en portant comme un sacrifice
Vos clameurs car c'était
le première fois et vous aviez un peu peur
Je reste au bord de vous,
timide, n'osant rien faire
Est-ce qu'on peut faire
des vers avec la gravité de vos gestes et votre honneur
Vous vous êtes mis
debout. Soudain vous étiez devenus l'espoir du monde
L'espoir du monde, vous,
petite dame coquette et sans histoires sans passion
Le premier jour l'un de
vous a dit : la grève sera longue
C'est avec les pieds dans
la neige que nous finirons
C'est donc facile de faire
des vers sur le courage et sur la peur
On fait des vers avec l'espoir
avec la vie
Avec les ongles qui s'accrochent
au réel
Avec des mots qui m'ont
été soufflés cet hiver
A Besançon parce
que le vent souffle dans le dos du poète
Et le crible de mots qui
ne lui appartiennent pas.
|
Trois
bouquets
Trois bouquets de fleurs
auprès du lit parmi les livres
La paix qui s'installe ici
à cause de toi
Le premier bouquet pour
l'enfant que nous ne ferons pas
Le second pour le chant
des hommes dont nous sommes séparés
Le troisième parce
que tu m'aimes, des œillets
Trois bouquets de fleurs
auprès du lit parmi les livres
Un jour nous cesserons de
fuir ô mon enfant
Un jour nous nous retrouverons,
je te dirai : tu as vieilli
Sur une berge triste dans
le limon tu es belle et transie
Compagnons, recouvrez notre
amour de vos voix humaines
Manteau des révoltes,
manteau de laine, celle que j'aime a froid
Passer l'hiver
J'aurai encore laissé
passer l'hiver
Sans refaire la charpente
mangée aux vers
Et ni enfin écrire
cette lettre
Sur l'amour, sur le vide
rongeant l'être
J'aurai aimé mal,
très, toutes mes femmes
Mal entretenu tous mes feux
et flammes
Je n'aurai pas vu le mot
sous la porte
Mais j'aurai hurlé
dans des sonos mortes
J'aurai mal parlé
pour mes espérances
Dépensé tout
le bien de mes parents
Dans toutes les danses perdu
mon pas
Fait le coup de poing où
il fallait pas
J'aurai convoqué les
mots et les dieux
Sans retenir l'eau crevant
le barrage
Ni les poissons d'or sautant
dans tes yeux
Ni la silhouette avec son
bagage
J'aurai attendu longtemps
l'aube et l'homme
Puis je me serai endormi
trop tôt
Quand j'étais peut-être
l'aube et cet homme
J'ai froid dans mon manteau
La nuit se dévide
et le soleil fond
Et j'aurai laissé
courir sur son aire
Le beau bateau. Il est échoué
sur les hauts-fonds
De tes yeux, ton silence,
ton désert !
J'aurai laissé mon
fils comme un voleur
Fuir par la porte étroite
sous mon cœur
S'en alla chercher une balle
au front
Mon petit combattant, ma
ressemblance...
J'aurai toujours pris la
vie de très haut
Et sans avoir pas trahi
père et mère
J'aurai laissé par
le carreau cassé entrer l'hiver
J'aurai laissé mourir
de froid tous mes oiseaux
Carnet
Il y a beaucoup de morts
dans le journal d'hier
Et beaucoup de misère
mais partout
Beaucoup de gens qui restent
indifférents
Le lendemain tout semble
déjà moins grave
Je ne voudrais pas que tu
vieillisses trop vite
Avant que nous ayons eu
le temps de nous arrêter
Et de nous dire : nous sommes
heureux
Que nous nous regardions
encore une fois
Dans le miroir amoureux
des sourires
Que je te trouve belle encore
une fois
Je veux encore du temps
pour offrir
Ton corps aux regards de
passage
Gens de passage prenez cette
femme
Possédez-la un jour
elle ne sera plus rien
Montre-toi nue danse pour
eux
Possédez-la qu'elle
demeure
Et demeure l'empreinte de
ses doigts dans le sol
Je sens maintenant que tout
va un peu plus vite
Pourtant nous avons juste
trente ans
Je m'arrête et je
te regarde
Ai-je assez profité
de toi ?
J'arrête le monde
et je regarde
Car il est plus que temps
aujourd'hui de vivre
Je cherche à écrire
de plus en plus simplement
Je me préoccupe moins
des rimes et des rythmes
Car il est plus que temps
aujourd'hui de vivre
De repousser la porte que
quelqu'un ferme sur nous inéluctablement
Dans le journal d'hier beaucoup
de morts
Et puis partout beaucoup
de gens indifférents
Nous sommes peu nombreux
à veiller
Nous tenons la lampe allumée
Nous repoussons de toutes
nos forces le sommeil
Et la lampe nous fait les
yeux brillants
Nous tenons la lampe allumée
Nous ne vieillissons pas
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